Avertissement — spoilers intégraux.
Ce texte dévoile la fin des quatre volumes de Blast, de Manu Larcenet. On peut donc le lire sans connaître la série, mais au prix d’une partie de sa découverte. Ce qui suit repose toutefois sur une conviction : réduire Blast à son retournement final serait passer à côté de ce qui le rend si intéressant à lire. Le secret compte. La manière dont Larcenet nous conduit jusqu’à lui compte davantage.
Polza Mancini est assis face à deux policiers.
Ils savent qu’une femme, Carole, a été très grièvement blessée et que Polza est lié à ce qui lui est arrivé. Ils veulent comprendre.
Polza raconte.
Mais pas comme eux le voudraient.
Il commence loin de Carole. Son père. Son enfance. Son poids. Son mariage. L’alcool. Les médicaments. Les séjours en psychiatrie. Puis vient le moment où il décide de partir.
Les policiers veulent aller au fait.
Polza prend son temps.
Il raconte une forêt, une nuit, la pluie. Il s’arrête sur un animal. Il décrit la faim, le froid, la fatigue. Certaines rencontres occupent des dizaines de pages alors qu’on ne sait pas encore ce qu’elles peuvent apporter à l’enquête.
Et assez vite, l’impatience change de camp.
Les policiers continuent de vouloir interrompre Polza. Le lecteur, lui, commence plutôt à attendre qu’ils se taisent.
Il y a là une grande part du plaisir de Blast.
Polza raconte bien.
Pas parce que son existence serait séduisante. Elle ne l’est guère. Son corps est immense, malade, douloureux. Il boit beaucoup. Il tombe, transpire, vomit, saigne. Il peut être méprisant, inquiétant, violent.
Mais il regarde.
Et Larcenet lui laisse le temps de regarder.
Une forêt n’est pas seulement l’endroit où faire passer le personnage. Un animal peut immobiliser plusieurs cases. Les paysages ralentissent le récit. Certains êtres vivants sont dessinés avec une précision qui contraste avec des figures humaines plus instables, plus sales, parfois presque déformées par ce qu’elles portent.
Polza a quitté sa vie d’avant, mais il n’est pas devenu léger pour autant.
Son corps continue de peser.
Puis son père meurt.
Polza est seul. Il a bu, pris des médicaments, son corps est à bout.
Et quelque chose cède.
La représentation change.
La couleur apparaît. Des dessins enfantins se mêlent au noir et blanc. Polza décrit une sensation de suspension, de légèreté, presque de compréhension absolue. Pendant quelques instants, il ne semble plus prisonnier de sa grasse carcasse.
Une forme monumentale apparaît.
Puis le monde revient.
Larcenet ne présente pas cette scène comme un problème qu’il faudrait immédiatement résoudre. Il nous la fait traverser.
La bande dessinée fait plus que rapporter un état intérieur : elle lui donne une forme visible.
Et nous apprenons à la recevoir.
Plus tard vient Bojan.
Il accompagne Polza dans son errance.
Puis un nouveau blast survient.
Cette fois, la pierre prend une place centrale.
Polza en perçoit les lignes de tension, les fissures, les points de rupture. Il semble capable de lire la matière, d’en comprendre l’équilibre, puis d’agir sur elle.
Il frappe.
Il travaille.
Il transforme.
Et désigne finalement ce qu’il vient de produire :
« Mon œuvre. »
Lorsque le blast s’achève, Bojan n’est plus là.
Polza, lui, est blessé, ensanglanté, désorienté.
La situation pourrait alerter.
Mais le livre nous a déjà donné une autre manière de la comprendre.
Nous avons déjà traversé un blast avec lui. Nous savons que Polza peut connaître des états perceptifs extrêmes et en revenir physiquement éprouvé. Ce qui se produit ici s’inscrit dans une forme que Larcenet a déjà rendue familière.
La disparition de Bojan, le sang, les coups et la pierre sont là.
Seulement, à ce moment de la lecture, ils n’appartiennent pas encore à la même histoire.
Larcenet ne nous retire pas nécessairement les éléments.
Il commence à nous apprendre comment les regarder.
Puis vient Jacky.
Avec lui, Blast devient moins solitaire.
Jacky est drôle, fatigant, inquiétant, fragile. Il parle beaucoup. Il consomme de l’héroïne et donne à cette expérience un nom : l’Apocalypse.
Polza ne fait pas que le supporter.
Il le nourrit, le soigne.
Quelque chose ressemble à une fraternité improbable entre deux hommes que presque tout aurait pu laisser seuls.
Lorsque Jacky propose à Polza de partager son Apocalypse, l’héroïne précède un nouveau basculement.
Le monde disparaît progressivement derrière les dessins, la couleur et les formes monumentales.
Et, au cœur de l’expérience, Polza dit :
« Rien ne peut me blesser. Je suis la pierre. »
Lorsqu’il revient au réel, Jacky a disparu. Polza l’appelle et le cherche.
Le lecteur continue avec lui.
La série élargit alors progressivement le nombre de personnes auxquelles nous accordons quelque chose.
Roland en est un bon exemple.
Il aurait pu n’être qu’une rencontre secondaire de l’hôpital psychiatrique.
Il devient beaucoup plus.
Il aide Polza à s’enfuir de l’hôpital. Plus tard, il le reconnaît. Il l’accueille chez lui. Il lui ouvre sa maison. Il lui présente sa fille, Carole.
Pour Polza, ce n’est pas rien.
Pour le lecteur non plus.
Après l’errance et les rencontres provisoires, une autre possibilité apparaît : rester.
Roland dessine, découpe, assemble. Polza partage avec lui des bandes dessinées, des images, une partie de son quotidien.
À nouveau, Larcenet prend son temps.
On vit avec ces personnages avant de savoir exactement qui ils sont.
Puis Roland change de statut.
Son voyeurisme apparaît.
Puis ses violences sexuelles.
L’homme qui avait aidé Polza à s’évader, l’avait reconnu, accueilli et présenté à sa fille n’est pas remplacé par un autre personnage.
C’est le même.
Les gestes précédents ne deviennent pas faux.
Mais on ne peut plus les regarder exactement de la même manière.
Avant même de faire subir cette opération à Polza, Blast l’a donc déjà fait subir au lecteur avec Roland.
Une information nouvelle ne détruit pas le personnage que nous avions fréquenté.
Elle le requalifie.
Larcenet nous apprend à regarder.
Il commence aussi à nous apprendre à regarder de nouveau.
C’est dans cette période que quelque chose d’autre devient sensible.
Les images, dans Blast, ne sont pas seulement produites par la bande dessinée pour nous.
Elles existent aussi dans la fiction.
On les dessine.
On les découpe.
On les colle.
On les lit.
Elles appartiennent au monde des personnages.
Et plus largement, Blast donne constamment du poids aux choses.
À la graisse.
À la peau.
Au sang.
À la pierre.
À l’encre.
Aux médicaments.
Le corps et la matière ne sont jamais très loin des images.
Ce n’est pas une clé à appliquer partout.
Mais c’est un fil qui reviendra.
Dans le troisième tome, la psychiatrie cesse d’appartenir seulement au passé de Polza.
Les automutilations, les tentatives de suicide, les traitements rejoignent le présent.
Polza interrompt son traitement.
Son père revient dans sa mémoire.
« La tête la première. »
Puis vient le passage à l’acte.
Puis le blast.
À ce moment-là, la scène possède déjà assez de sens.
La souffrance.
Le père.
Le traitement interrompu.
La volonté de mourir.
Le choc.
Il n’y a aucune raison, pour le lecteur, d’aller chercher derrière cette séquence quelque chose qu’il ne sait pas encore devoir chercher.
Le livre continue.
Nous aussi.
Avec Carole, quelque chose d’autre devient possible.
Polza s’attache à elle.
Et dans le dernier volume arrive un blast qui reprend plusieurs éléments déjà rencontrés tout en les poussant plus loin.
Le corps s’y défait.
Polza parle de « peaux de souffrance ».
De dispersion.
De pulvérisation.
Puis de recomposition.
De fragilité et de solidité.
Il parle à Carole à l’intérieur même de l’expérience.
Et cette fois, il ne dit plus :
« Mon œuvre. »
Il dit :
« nous sommes partie intégrante de l’œuvre ».
Le déplacement est net.
Avec Bojan, Polza agit sur la matière.
Avec Jacky :
« Je suis la pierre. »
Avec Carole, lui et elle sont désormais dans l’œuvre.
Autour d’eux, les formes et les dessins se recomposent jusqu’à la monumentalité.
Puis le réel revient.
Carole est au sol.
La police est là.
Et bientôt Polza ne pourra plus raconter.
Sa mort modifie entièrement la position du lecteur.
Pendant presque toute la série, les policiers interrogeaient Polza, mais la durée appartenait à Polza.
Ses souvenirs.
Ses détours.
Ses associations.
Ses silences.
Après sa mort, ce sont les autres qui racontent.
Le rythme change.
On retourne sur les lieux.
On rapproche des dossiers.
On écoute des témoins.
On examine des traces.
On identifie des morts.
La série prend presque la forme d’un documentaire rétrospectif.
Ce n’est pas pour autant la Vérité qui remplacerait enfin le récit de Polza.
Les policiers conservent des incertitudes, des désaccords, des hypothèses.
Mais ils possèdent quelque chose que nous n’avions pas.
Les corps.
Bojan a été retrouvé massacré à coups de pierre.
Alors la séquence du premier tome revient.
La pierre.
Les coups.
Les fissures.
Les points de rupture.
Le sang.
La disparition.
« Mon œuvre. »
Ces éléments étaient là.
Ce qui change est la relation entre eux.
Ce que Polza semblait travailler comme matière correspond désormais à un événement où un corps a été détruit à coups de pierre.
Il serait abusif d’écrire que la pierre est Bojan.
Ou que l’œuvre est son meurtre.
Mais il devient difficile de soutenir que le réel aurait simplement disparu.
La matière du réel semble avoir survécu sous une autre organisation.
Jacky, lui aussi, est retrouvé mutilé à coups de pierre.
Et soudain :
« Je suis la pierre. »
ne pèse plus tout à fait le même poids.
Avec Bojan, Polza travaillait la pierre.
Avec Jacky, Polza devient la pierre.
Le même matériau est présent dans les faits reconstruits par les policiers et dans l’expérience du blast, mais sa place change.
Le blast ne rejoue pas littéralement le crime.
Il semble en redistribuer certains éléments.
Ce qui était outil, geste, matière ou corps peut changer de fonction sans nécessairement disparaître.
C’est ici que la pierre devient particulièrement intéressante.
Pas comme symbole à traduire mécaniquement.
Comme matière / médium de l’œuvre.
C’est notre lecture.
Larcenet, dans les sources retrouvées jusqu’ici, ne donne pas cette définition.
Mais les planches permettent de l’argumenter.
Le tome 3 change lui aussi de statut.
La tentative de suicide reste ce que nous avions lu.
Le souvenir du père aussi.
Le blast aussi.
Mais la reconstruction finale ajoute une information absente de notre première compréhension : dans cette séquence, Polza tue aussi deux policiers.
Encore une fois, ce que nous ignorions ne s’était pas présenté sous la forme d’un vide.
L’espace était déjà rempli.
Par la souffrance.
Le père.
Le corps.
Le choc.
Les images.
Le blast.
C’est peut-être l’une des trouvailles les plus efficaces de Blast : nous ne remarquons pas nécessairement qu’une information manque lorsqu’une autre expérience occupe entièrement sa place.
Tous les crimes ne fonctionnent pourtant pas ainsi.
Polza sait aussi simplement ne pas raconter.
L’affaire Berthelet le montre particulièrement bien.
Il peut conserver quantité de détails exacts : le lieu, les objets, l’organisation de l’espace.
Puis laisser l’acte violent hors du récit.
Ici, aucun blast ne vient remplacer l’événement.
C’est une omission.
La distinction est utile :
l’omission retire.
Certains blasts, eux, semblent transformer.
La formule ne vaut pas comme loi générale.
Mais elle décrit bien la différence entre deux manières dont un événement peut manquer au récit de Polza.
Roland, lui, demeure à part.
Sa mort n’est pas associée à un blast.
Mais il reste essentiel à ce que la série a préparé.
Avant Polza, Roland nous avait déjà obligés à conserver ensemble deux vérités difficiles.
L’homme qui aide.
L’homme qui accueille.
Et l’homme dont nous découvrons ensuite le voyeurisme et les viols.
Blast nous avait déjà appris que connaître davantage quelqu’un ne signifie pas nécessairement remplacer ce que l’on savait auparavant.
Parfois, il faut supporter les deux.
Ce sera exactement le problème avec Polza.
À une autre échelle.
C’est aussi à ce moment que la progression autour de « l’œuvre » devient difficile à ignorer.
Avec Bojan :
« Mon œuvre. »
Polza travaille la matière.
Avec Jacky :
« Je suis la pierre. »
Il s’identifie à elle.
Avec Carole :
« nous sommes partie intégrante de l’œuvre ».
Lui et Carole ne sont plus extérieurs à ce qui se forme.
La progression existe dans le texte.
Ce qui reste ouvert, c’est ce qu’elle signifie.
Agir sur la matière. Devenir la matière. Être intégré à l’œuvre.
À cela s’ajoute la reconstruction finale : dans les cas Bojan et Jacky, la pierre appartient aussi matériellement aux violences révélées après coup.
D’où l’hypothèse :
Dans certains blasts liés à la violence, la pierre fonctionne comme matière ou médium de l’œuvre : ce par quoi un événement corporel peut être transformé en forme dans l’expérience de Polza.
Ce n’est pas une définition donnée par Larcenet.
C’est une lecture née du rapprochement de ses propres formulations et de ce que la fin nous apprend.
Elle pourra être discutée.
Mais elle n’est plus gratuite.
Les moaï pourraient sembler fournir une confirmation.
Il faut résister.
Larcenet a expliqué leur proximité avec Polza lui-même : leur masse, leur poids, leur monumentalité.
Et la série finit par les faire apparaître en dehors des blasts.
Dans le troisième tome, Polza croit reconnaître une figure de ce type dans un arbre avant de constater que la forme existe réellement dans le bois.
Cette scène résume presque trop bien l’un des problèmes du livre :
ce qui pourrait être une projection est également présent dans la matière.
L’imaginaire n’abolit pas nécessairement le réel.
Il peut s’y accrocher.
Tout cela pourrait conduire à chercher une explication clinique aux blasts.
Ce serait tentant.
Polza a été hospitalisé.
Il reçoit des traitements.
Il les interrompt.
Il boit.
Il consomme des substances.
Il connaît des états perceptifs extrêmes.
Mais aucun diagnostic ne permet de résoudre proprement ce que Larcenet construit.
Et surtout, cela manquerait probablement l’essentiel.
Le blast n’est pas seulement quelque chose qui arrive à Polza.
C’est quelque chose que la bande dessinée fait arriver au lecteur.
Lorsque sa perception change, la page change.
Lorsque ses souvenirs reviennent, nous les voyons.
Lorsqu’il frappe une pierre, nous voyons une pierre.
Et c’est là que le dispositif devient redoutable.
Thierry Groensteen avait identifié ce problème avant même la fin de la série.
Les policiers écoutent Polza.
Le lecteur, lui, voit ce qu’il raconte.
Cela semble nous offrir davantage d’informations.
Cela nous place surtout plus profondément dans son point de vue.
Polza raconte une forêt : Larcenet dessine la forêt.
Polza se souvient : nous voyons le souvenir.
Polza blast : la représentation entière bascule avec lui.
La parole devient monde.
Et une fois devenue monde, elle paraît moins facilement contestable qu’une simple déclaration dans une bulle.
Nous pouvons savoir que Polza est un narrateur incertain.
Et malgré tout regarder avec lui.
C’est probablement là que se trouve le dispositif le plus fort de Blast.
Larcenet ne fabrique pas simplement un lecteur qui croit Polza.
Il fabrique progressivement un lecteur capable d’accepter ses blasts.
Parce qu’il les a rendus familiers.
Parce qu’ils possèdent leur propre cohérence.
Parce qu’ils donnent accès à quelque chose d’intime.
Parce que nous les avons vus avant d’avoir une raison de nous demander ce qu’ils pouvaient également soustraire à notre regard.
La fin ne révèle donc pas seulement ce que Polza avait omis ou transformé.
Elle révèle aussi la position que nous avions occupée pendant quatre volumes.
Et Roland avait déjà préparé cette position.
Nous avions pu apprécier un homme avant de découvrir son voyeurisme et ses viols.
Nous avions dû conserver ses gestes d’hospitalité tout en ajoutant ce que nous apprenions de lui.
Avec Polza, l’opération devient beaucoup plus violente parce que nous avons passé beaucoup plus de temps avec lui.
La forêt reste.
Les animaux restent.
Ses souffrances restent.
Jacky a compté.
Roland et Carole ont compté.
Sa tendresse à certains moments reste.
Et les morts restent également.
La découverte des unes n’abolit pas les autres.
Comprendre quelqu’un ne l’innocente pas.
Condamner ses actes n’oblige pas non plus à déclarer fausse toute l’intimité qui précédait.
Blast laisse le lecteur dans cet espace inconfortable.
C’est pourquoi la série fonctionne mal si on la réduit à son twist.
Un retournement classique remplace une compréhension par une autre.
Ici, la première lecture continue d’exister.
Elle devient seulement plus difficile.
Et quand on revient aux pages, beaucoup de choses sont exactement à l’endroit où Larcenet les avait laissées.
La pierre.
Les coups.
Le sang.
La disparition de Bojan.
« Mon œuvre. »
La disparition de Jacky.
« Je suis la pierre. »
Puis Carole.
« partie intégrante de l’œuvre ».
Blast ne cache pas seulement certaines choses. Il nous apprend d’abord comment les regarder.
Puis il nous force à les regarder de nouveau.
Ce second regard ne résout pas tout.
Le récit policier apporte davantage de faits, mais conserve ses propres lacunes.
Le récit de Polza apporte une intimité inaccessible aux enquêteurs, mais ne nous donne pas tout non plus.
Entre les deux, il reste les images.
Et cette question :
qu’est-ce que Larcenet nous avait appris à voir pour que certaines choses puissent rester devant nous sans encore devenir lisibles ?
Peut-être est-ce aussi pour cela que l’hypothèse de la pierre reste intéressante après la dernière page.
Non parce qu’elle fournirait enfin la clé de Blast.
Mais parce qu’elle oblige à revenir à ce que nous avions effectivement vu.
Et à constater que, parfois, le réel était peut-être encore là.
Simplement sous une autre forme.